Danièle Kapel-Marcovici : Quand la collection devient une mission publique

Danièle Kapel-Marcovici n’a pas grandi dans une famille de collectionneurs.
L’art est entré dans sa vie d’une autre manière.
Il y avait le cinéma, le théâtre, les voyages, les marchés locaux, les festivals culturels et l’expérience de la rencontre avec différentes personnes et lieux.
Son enfance s’est déroulée sans télévision, donc la culture était quelque chose d’expérimenté physiquement.
Elle allait au cinéma, surtout pour des films italiens et des productions liées à la Nouvelle Vague française.
Elle assistait au Festival d’Avignon, au Théâtre des Amandiers et à la Cartoucherie de Vincennes.
Plus tard, elle s’est investie dans le Théâtre des Deux Portes à Paris.
Ces expériences ont façonné une manière de voir la culture qui allait finalement influencer l’une des fondations d’art privé les plus intéressantes de France.
Aujourd’hui, Kapel-Marcovici est connue non seulement comme présidente du groupe Raja mais aussi comme la fondatrice de Villa Datris, une fondation principalement dédiée à la sculpture contemporaine.
Sa collection s’est développée à travers des expositions, le féminisme, l’architecture, l’accès public et une idée centrale :
L’art ne doit pas rester réservé à un petit cercle.
L’art avant la collection

Les parents de Kapel-Marcovici n’étaient pas collectionneurs.
Son éducation culturelle était plus large et moins formelle.
Les musées comptaient, mais aussi les marchés et la vie quotidienne.
Les voyages l’ont exposée aux langages visuels de différents pays.
Le cinéma lui a appris à regarder le cadrage, la lumière et le mouvement.
Le théâtre a montré comment les corps, les objets et l’architecture peuvent créer du sens ensemble.
Cela explique peut-être pourquoi la sculpture est devenue si centrale par la suite.
La sculpture occupe un espace réel.
Elle ne peut pas être complètement séparée de l’architecture ni du mouvement des spectateurs autour d’elle.
Pour Kapel-Marcovici, l’art n’a jamais été simplement une image accrochée à un mur.
C’était une expérience.
Le féminisme devient un engagement central

Les années 1970 ont été formatrices pour Kapel-Marcovici.
Elle s’est profondément engagée dans le féminisme.
Cet engagement s’est ensuite élargi grâce à son succès professionnel.
Avec la croissance du groupe Raja, elle a réalisé que l’entreprise pouvait soutenir des organisations dédiées aux femmes.
Une fondation a été créée pour promouvoir les droits et les opportunités des femmes.
Au fil du temps, elle a soutenu des centaines de projets à but non lucratif.
Parmi eux, des écoles clandestines en Afghanistan, des coopératives en Afrique et la Maison des femmes de Saint-Denis en France.
À l’époque, ce niveau de philanthropie féministe d’entreprise était considéré comme inhabituel.
Des années plus tard, le mouvement international MeToo rendrait impossible pour les institutions d’ignorer ces questions.
Pour Kapel-Marcovici, le féminisme n’était pas une nouvelle stratégie marketing.
Il faisait partie de sa vision du monde depuis des décennies.
Tristan Fourtine et une vie culturelle partagée

Une autre influence importante fut l’architecte Tristan Fourtine, partenaire de Kapel-Marcovici.
Un de leurs premiers souvenirs ensemble est d’avoir vu Miles Davis se produire au Palais des Congrès en 1983.
Ils ont aussi visité la Fiac, l’une des grandes foires internationales d’art de Paris.
À ce stade, ils n’étaient pas encore de véritables collectionneurs.
Ce qu’ils partageaient, c’était la curiosité.
L’architecture, la musique et l’art sont progressivement devenus une même sphère personnelle.
En 2010, le couple s’est installé à Bonnieux, dans la région du Luberon, dans le sud de la France.
Là, ils ont noué des amitiés avec des artistes.
L’idée de créer un centre d’art s’est développée naturellement à partir de ces relations.
Ils voulaient construire quelque chose qui les relierait plus profondément à la région tout en permettant à d’autres de découvrir l’art contemporain.
Pourquoi le nom Villa Datris ?

Le nom est issu de leurs propres prénoms.
« Da-tris » combine Danièle et Tristan.
Le concept est venu en premier.
Le bâtiment est venu après.
Un ami leur a dit que la Maison Biehn à L’Isle-sur-la-Sorgue était disponible.
La propriété avait été transformée par Michel Biehn en cabinet de curiosités contenant des textiles anciens et des objets insolites.
Son caractère leur a immédiatement plu.
Le bâtiment semblait déjà chargé d’histoire et de collection.
Au lieu d’en faire un cube blanc neutre, Kapel-Marcovici et Fourtine ont vu la possibilité de créer un espace culturel qui conserve sa personnalité.
Pourquoi la sculpture ?

Villa Datris a décidé de se concentrer sur la sculpture.
La raison est physique.
Kapel-Marcovici et Fourtine étaient attirés par les matériaux, la forme et l’espace.
La sculpture interagit directement avec l’architecture.
Elle peut occuper des pièces, des jardins, des escaliers et des environnements extérieurs.
Un spectateur ne peut pas expérimenter la plupart des sculptures depuis une position fixe.
On se déplace autour d’elles.
On comprend l’échelle à travers son propre corps.
Cette relation rend la sculpture particulièrement adaptée à une fondation installée dans une maison historique avec jardin.
« Plural Sculptures » ouvre la fondation

Villa Datris a ouvert en 2011 avec l’exposition « Plural Sculptures ».
Fait intéressant, la première exposition ne dépendait pas principalement de la collection personnelle de Kapel-Marcovici.
Les œuvres étaient des prêts de musées, galeries et artistes.
C’est un détail important.
Villa Datris a commencé comme un projet d’exposition avant de devenir un grand projet de collection.
La réponse du public a été extrêmement positive.
L’expérience a convaincu Kapel-Marcovici que la fondation pouvait devenir une institution culturelle permanente.
Depuis, plus de 1 000 artistes ont été exposés à Villa Datris.
Kapel-Marcovici est restée très impliquée dans la scénographie.
Stéphane Baumet, directeur de Villa Datris, a rejoint le processus curatorial en 2017.
La scénographie comme chasse au trésor

Kapel-Marcovici décrit la préparation de chaque exposition presque comme une chasse au trésor.
La recherche mène aux directeurs de musées.
Les directeurs de musées mènent aux conservateurs.
Les conservateurs mènent aux artistes.
Les artistes mènent aux ateliers et à de nouvelles découvertes.
Cette approche signifie que les expositions ne présentent pas simplement ce que la fondation possède déjà.
Le thème vient d’abord.
La collection se développe ensuite à partir de la recherche.
C’est presque l’inverse du modèle conventionnel de musée privé.
Plutôt que de constituer une énorme collection puis de se demander quelles expositions en faire, Villa Datris développe des expositions et acquiert des œuvres qui conservent la mémoire de ces projets.
« Mouvement et Lumière »

L’exposition de 2012 « Mouvement et Lumière » explorait l’art cinétique.
Les artistes comprenaient Jesús Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez.
Ils sont devenus des figures majeures du développement de l’art cinétique et optique.
Leurs œuvres nécessitent une observation active.
La couleur et le mouvement changent selon la position du spectateur.
L’exposition s’accordait naturellement avec l’accent mis par Villa Datris sur l’espace et l’expérience physique.
Pour les collectionneurs, l’art cinétique présente aussi des défis inhabituels.
Certaines œuvres contiennent des pièces mobiles.
D’autres dépendent d’une installation précise, d’un éclairage ou d’un emplacement architectural.
La possession requiert plus que le stockage.
Elle exige de préserver les conditions dans lesquelles l’œuvre fonctionne.
« Sculptrices » change la collection

Une exposition particulièrement importante fut « Sculptrices ».
Le projet mettait l’accent sur les femmes sculptrices.
Il réunissait les intérêts artistiques de Kapel-Marcovici avec ses engagements féministes.
Après cette exposition, Villa Datris a commencé à acquérir plus systématiquement des œuvres issues de ses expositions.
La collection est devenue un témoignage de l’histoire curatoriale de la fondation.
C’est un modèle de collection puissant.
Chaque acquisition est liée à une exposition, un thème et une période spécifiques dans le développement de l’institution.
La collection devient une archive d’idées plutôt qu’un simple ensemble d’objets précieux.
Daniel Buren transforme un ascenseur en œuvre d’art

En 2015, Daniel Buren a été invité à transformer l’ascenseur de Villa Datris.
Buren est connu pour ses interventions qui répondent directement à l’architecture et au contexte.
Ses rayures caractéristiques soulignent souvent la structure de l’espace dans lequel elles apparaissent.
À Villa Datris, même un ascenseur est devenu partie intégrante de l’environnement d’exposition.
Cela révèle une caractéristique importante de la fondation.
L’art ne se limite pas aux galeries.
Le bâtiment tout entier peut devenir actif.
L’art sur la rivière Sorgue

Chaque année, Villa Datris installe aussi une œuvre sur un bras de la rivière Sorgue qui passe derrière le jardin.
Cela crée une autre relation entre la sculpture et l’environnement.
L’œuvre répond à l’eau, à la lumière, au climat et au mouvement.
Pour l’exposition « Méditerranée : Odyssées contemporaines », Laurent Perbos a créé Ibiza, un groupe de palmiers placés dans la rivière.
Le titre semble ludique.
L’exposition elle-même abordait la migration et l’exil.
Ce contraste crée une tension entre la Méditerranée comme fantasme touristique et la Méditerranée comme route de déplacement et de crise politique.
La collection se construit autour de 15 thèmes

La collection ne s’est pas développée autour d’un artiste, d’un mouvement ou d’une période unique.
Elle a grandi autour d’environ 15 thèmes différents.
Au premier abord, cela peut sembler fragmenté.
Kapel-Marcovici estime que la collection reste cohérente parce qu’elle est restée constamment impliquée dans la scénographie.
La continuité vient du point de vue.
Certains artistes sont mondialement célèbres.
D’autres restent relativement méconnus.
La fondation ne demande pas que chaque acquisition vienne avec un prestige établi sur le marché.
Cela permet à Villa Datris de soutenir la découverte.
Art Basel comme expérience éducative
Kapel-Marcovici a visité Art Basel pour la première fois en 2011.
La foire est devenue une source importante d’éducation.
Cela mérite d’être souligné.
Même les fondateurs et collectionneurs expérimentés continuent d’apprendre grâce aux foires.
Une grande foire permet une comparaison rapide entre galeries, générations et mouvements.
Pour quelqu’un qui construit une collection de sculptures, elle offre aussi l’accès à des œuvres qui ne pourraient jamais être réunies dans un même musée.
La foire n’était pas simplement un lieu d’achat.
Elle est devenue une partie du processus de recherche.
Continuer après la mort de Tristan Fourtine
Tristan Fourtine est décédé en 2013.
Pour Kapel-Marcovici, cela a créé à la fois un chagrin personnel et une incertitude quant à l’avenir du projet qu’ils avaient construit ensemble.
Amis et visiteurs l’ont encouragée à continuer.
Elle l’a fait.
La fondation est devenue un moyen de préserver la vision partagée sans la figer.
Villa Datris a continué d’évoluer.
De nouvelles expositions ont été créées.
La collection a grandi.
Un autre espace suivrait bientôt.
Espace Monte-Cristo à Paris
En 2014, Kapel-Marcovici a ouvert l’Espace Monte-Cristo près du Père Lachaise à Paris.
L’espace est aujourd’hui dirigé par son fils Jules Fourtine avec Pauline Ruiz.
Depuis 2018, ses expositions sont exclusivement issues de la collection Villa Datris.
Cela donne une seconde vie à la collection.
Des œuvres montrées initialement dans le sud de la France peuvent être réinterprétées à Paris.
Le même objet peut entrer dans un environnement curatorial différent.
L’exposition actuelle « Voix du silence » montre comment l’espace a développé sa propre identité plutôt que de fonctionner simplement comme une antenne urbaine de Villa Datris.
La nouvelle génération entre dans le projet
Le rôle de Jules Fourtine crée une continuité.
Mais, surtout, la fondation n’est pas présentée simplement comme un bien familial hérité.
La direction professionnelle compte.
Pauline Ruiz travaille à ses côtés.
Le projet devient institutionnel plutôt que purement personnel.
C’est une étape importante dans la vie de toute fondation dirigée par son fondateur.
Si l’institution ne peut pas fonctionner au-delà du fondateur, son héritage reste fragile.
Kapel-Marcovici construit déjà une structure capable de perdurer.
70 000 visiteurs par an
Villa Datris a accueilli plus de 70 000 visiteurs l’année précédente.
Ce chiffre démontre quelque chose d’important sur le mécénat privé.
Un projet financé par des fonds privés peut devenir partie intégrante du paysage culturel public.
L’entrée gratuite est essentielle.
Les jeunes et les familles peuvent entrer sans se soucier du prix du billet.
La fondation développe aussi des ateliers et des visites guidées pour les personnes en situation de handicap et d’autres personnes en difficulté.
L’accessibilité n’est donc pas un programme marketing supplémentaire.
C’est une partie de la mission.
Prune Nourry et trois Vénus
Une acquisition récente de Kapel-Marcovici concernait trois Vénus de l’artiste française Prune Nourry.
Les œuvres proviennent d’une série créée pour la Maison des femmes de Saint-Denis.
Nourry est connue pour des projets abordant le corps, la fertilité, le genre et l’expérience médicale.
Ces œuvres réunissent plusieurs aspects de la vie de Kapel-Marcovici :
l’art,
le féminisme,
l’éducation,
les droits des femmes,
et la philanthropie.
Les sculptures sont exposées à l’Espace Monte-Cristo.
Pour la collectionneuse, elles ne sont pas des trophées isolés.
elles se connectent directement à une mission sociale plus large.
L’art et l’activisme sans réduire l’un à l’autre
Il y a toujours un risque lorsque les institutions artistiques adoptent des causes politiques.
L’œuvre peut devenir une illustration.
La cause peut devenir un label.
L’approche de Kapel-Marcovici évite certaines de ces tensions car son engagement féministe existait bien avant Villa Datris.
La fondation pour les femmes et la fondation d’art se sont développées à partir de la même vision du monde.
Cela donne plus de crédibilité à cette relation.
Le défi reste de permettre aux artistes d’avoir de la complexité.
Une institution féministe ne devrait pas exiger que chaque femme artiste réalise une œuvre explicitement féministe.
La représentation et la liberté doivent coexister.
Note éditoriale
ArtExpoWorld considère que Danièle Kapel-Marcovici représente l’un des modèles les plus solides de mécénat moderne parce que l’institution est venue avant l’obsession de la propriété.
Villa Datris a commencé avec des œuvres prêtées.
La collection s’est développée plus tard, comme mémoire des expositions et des idées.
C’est un modèle exceptionnellement sain.
Il empêche la fondation de devenir un monument à la richesse personnelle.
L’engagement féministe de Kapel-Marcovici est tout aussi important car ce n’est pas une tendance curatoriale récente. Il a façonné sa vie depuis les années 1970 et relie philanthropie d’entreprise, culture et éducation.
La plus grande réussite est peut-être l’accessibilité.
Soixante-dix mille visiteurs, une entrée gratuite et des programmes pour des personnes souvent exclues des institutions culturelles montrent ce que le mécénat privé peut accomplir lorsque la valeur publique est considérée comme l’objectif.







